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"La Corse, Votre hebdo", 7 july 2000
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Pierre Rosenberg, président-directeur du musée du Louvre :
"Le cardinal a été l'un des plus grands
collectionneurs de tous les temps"
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Enumérer tous les titres universitaires et distinctions honorifiques de Pierre Rosenberg est devenu difficile tant la liste est longue. Retenons de cet homme généreux et disponible malgré son emploi du temps surchargé, qu'il est membre de l'Académie française, chevalier de la Légion d'honneur, chevalier de l'ordre national du Mérite, chevalier des Arts et Lettres et surtout président-directeur du plus prestigieux musée de France. Né en 1936 dans le Lot-et-Garonne, Pierre Rosenberg est incontestablement l'un des plus grands historiens d'art actuel. Spécialiste de la peinture et du dessin français et italiens des XVIIe et XVIIIe siècle, il connaît la collection Fesch depuis plus de vingt ans, l'apprécie et n'hésite pas à avouer que le Louvre lui envie certains tableaux.
- Pouvez-vous nous dire quelle est l'importance du musée et de la collection Fesch parmi les musées de France ?
Pierre ROSENBERG. C'est une collection très importante dont on sait bien l'origine. Le cardinal Fesch, oncle de Napoléon qui, lui- même a été un des plus grands collectionneurs de tous les temps, avait réuni une immense collection, hélas vendue en 1844, si je ne me trompe pas. C'était une des plus grandes collections qu'on ait jamais rassemblées, il y avait des Poussin en grand nombre et un Léonard de Vinci qu'il a donné au Vatican. Il n'a pas oublié sa patrie en donnant au musée Fesch un ensemble de tableaux, surtout baroques italiens, de tout premier ordre. Il ne pouvait pas prévoir que les Primitifs qu'il donnait, qui étaient d'écoles à l'époque moins célèbres, je fais allusion bien sûr au triptyque de Rimini, par exemple, deviendraient un jour une des attractions du musée. Donc, le musée Fesch a son importance parmi les musées français parce qu'il montre cette peinture baroque italienne du XVIIe et XVIIIe siècle comme aucun autre musée de Province ne le fait. Chaque musée a sa couleur et celle du musée Fesch est très particulière. Il y a toutes les variétés des différentes écoles italiennes. C'est un fonds immense dans lequel on fera encore, c'est certain, dans les prochaines années bien des découvertes.
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Une masse de tableaux anonymes
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- Les réserves peuvent donc encore offrir de belles pièces ?
P. R. - Probablement, il y a encore à trouver. Il y a des jeunes générations d'historiens d'art italiens qui se spécialisent sur des écoles telles que Rome, Naples, Bologne, etc. et qui affinent. De plus, on découvre des peintres tous les jours qui ont eu leur heure de gloire et qui sont tombés dans un semi-oubli. On avancera beaucoup sur le musée Fesch pour autant que les jeunes italiens veuillent se rendre en Corse.
- Cette collection intéresse-t-elle réellement les historiens d'art ?
P. R. - Oui, mais les historiens d'art ont mis du temps à découvrir le musée. On ignorait l'existence de ces tableaux. Mais maintenant qu'il y a un tel intérêt pour les XVIIe et XVIIIe siècles italiens, les historiens d'art, qui sont très nombreux à étudier cette période, s'y précipitent et vont s'y précipiter plus encore, pour faire ces petites découvertes qu'ils espèrent faire et qui permettent de réattribuer des tableaux.
- Une telle collection sert donc aussi à s'exercer I'oeil ?
P. R. - S'exercer l'oeil et réattribuer, c'est-à-dire essayer de retrouver aux tableaux leur véritable « papa », parce qu'ils ont très souvent perdu leur identité. La collection Fesch était, justement, une masse de tableaux anonymes dans laquelle il fallait distinguer les meilleurs et donner à ces le nom de leur auteur.
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Un musée dans un total abandon
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- Est-ce ce que vous avez fait il y a dix ans, quand vous étiez en Corse ?
P. R. - En réalité, je suis surtout allé en Corse il y a plus longtemps, à l'époque de Mademoiselle Roche, lorsqu'il s'est agi de lancer le projet. A ce moment-là, j'y suis allé plu-sieurs fois et j'ai vu tous ces tableaux dans un grand désordre. On ne parlait pas encore de musée Fesch, au du moins il y en avait un mais qui était à l'abandon, C'est à ce ne moment-là que l'on a eu l'idée de repenser les collections, de choisir les tableaux qui devaient être exposés et de les restaurer car souvent, ils étaient abandonnés. C'est à l'époque où je me suis un tout petit peu occupé du musée Fesch et cela remonte à vingt ans peut-être. J'y suis allé à plusieurs reprises, j'ai appris à connaître les collections et essayé de faire déjà quelques attributions. Il s'agissait au départ de sauver le musée, de le sortir d'eau, de le restaurer, etc. mais aussi de faire revenir dans le musée tout ce qui en avait été sorti, tous les dépôts. Et pour cela, Mademoiselle Roche s'est donné énormément de mai pour faire revenir tout cela des endroits les plus insolites. Alors qu'il y a dix ans, c'était peu avant l'inauguration, beaucoup de tableaux avaient été restaurés, le chantier était déjà très avancé. Il fallait faire certains choix de présentation, mais le dossier avait été très largement dégrossi. A ce dernier voyage, car depuis je ne suis plus allé à Ajaccio le musée était déjà en place.
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L'effort que la Ville doit faire
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- Malgré la richesse de son fonds, le musée Fesch doit-il faire des acquisitions ?
P. R. - C'est vrai qu'un musée comme le musée Fesch devrait avoir une politique d'acquisition pour essayer de combler les lacunes, pour que justement les séries soient plus complètes. A mon avis, la politique d'acquisition doit se faire autour des collections telles qu'elles existent, c'est-à-dire, pour donner de la nature morte ou du portrait, une vision plus complète. C'est malheureusement assez tard pour le faire parce que c'est une peinture qui est devenue à la mode, et les tableaux ne sont pas bon marché, mais il n'est pas trop tard et il est certain que la Ville, là, doit faire un effort.
- L'exposition temporaire actuelle : 'Les arts en scène', qui présentent des oeuvres de la collection de Pier Luigi Pizzi, comble-t-elle momentanément une partie de ces lacunes ?
P. R. - Oui, je connais Pier Luigi Pizzi et sa collection. Cela complète tout à fait, car c'est quelqu'un qui collectionne ce que le cardinal Fesch aimait lui aussi.
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Le cardinal Fesch était un boulimique
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- Quelles sont les pièces que vous préférez ?
P. R. - Ce qui m'avait amusé, c'était ce petit fonds de tableaux d'un artiste Corrado Giaquinto. C'est un petit fonds d'atelier. Le cardinal Fesch était un boulimique, il achetait tout, il avait une fringale de tableaux extraordinaire et lorsqu'il était à Rome, c'était une période de grands bouleversements. C'était l'époque où les lois de l'empire faisaient que beaucoup de collections se dispersaient. Alors il en a profité, il a acheté tout ce qu'il pouvait. Il a ainsi mis la main sur des fonds d'atelier. On comprend mieux maintenant qu'il n'a pas acheté les tableaux un par un mais en lots. C'est ainsi qu'il a acquis ce lot de tableaux de Corrado Giaquinto. Il y a aussi le Poussin qui est très important je crois qu'il a été publié en premier par Roberta Longhi. Vous connaissez l'histoire du roi Midas qui est récompensé par Bacchus et qui demande que tout qu'il touche soit transformé en or. Son voeu est exaucé, du coup il ne peut plus manger. Il fait un second voeu pour être délié du premier et il se lave dans un fleuve appelé le Pactole. Sur le tableau, ce sont les dernières paillettes d'or qui tombent de son corps. C'est pour cela que le 'Pactole. a pris un second sens. Le Poussin est évidemment un tableau très important, c'est une oeuvre de la jeunesse de Poussin. La série de Gaulli (NDLR Giovanni Battista Gaulli dit Baciccio) est aussi très importante et les Subleyras que j'avais identifiés. Le Sebastiano Ricci est très beau.
- Une petite préférence tout de même?
P. R. - Allez, Poussin et Subleyras, ils sont bien sûr français mais l'un comme l'autre ont vécu à Rome et au fond, n'ont jamais vraiment choisi entre Rome et Paris, C'est quand même faire un choix franco-italien, c'est parfait.
- Connaissez-vous cette anecdote d'un berger à qui on aurait confié un tableau de la Vierge pendant la guerre pour protéger la collection d'éventuel pillage, et qui, à l'issue du conflit aurait restitué l'oeuvre, puis serait revenu, jusqu'à la fin de sa vie, chaque jour au musée la revoir ?
P. R. - Non, mais j'espère que nous avons aussi au Louvre beaucoup de gens qui viennent tous les jours au musée.
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Amener les enfants au musée
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- Peut-on aimer une oeuvre sans culture préalable ?
P. R. - Oui, c'est vrai, mais c'est plus compliqué que ça. Il faut quand même y être aidé. Il faut que les parents, puisque l'école ne le fait que très mal, amènent leurs enfants au musée. Le service éducatif du musée a aussi un rôle à tenir. Les oeuvres d'art ne parlent pas d'elles-mêmes, il faut quand même une petite familiarité avec ce qu'elles représentent, avec la Bible, avec l'histoire. il faut connaître un peu les écoles. On a besoin de béquilles pour aller vers les musées, ils font un peu peur. On franchi difficilement leur pas si on n'est pas un peu aidé. C'est pour cela qu'il est essentiel que les choses se fassent avant vingt ans à l'école ou avec les parents. Mais il ne faut pas perdre espoir, il faut y arriver. Les gens sont récompensés ensuite lorsqu'ils découvrent le plaisir des musées, mais il y a un petit effort à faire, je le répète, les choses ne sont pas données d'avance. Alors le berger, c'est très bien mais ça ne remplacera jamais l'école. Donc vive le berger et vive l'école !
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Une richesse pour les historiens d'art
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- La collection du musée Fesch reste l'une des plus importantes collections de peintures italiennes de France. Est-ce une richesse pour les historiens d'art ?
P. R. - Oui, mais je crois aussi que c'est très intéressant pour le public devoir une collection aussi concentrée sur un moment de l'art. De plus, les Français aiment aussi beaucoup la nature morte, il n'y a pas que les Italiens, et ils connaissent mieux la nature morte française, mais la nature morte italienne est passionnante. Je crois que c'est un musée qui doit attirer les touristes qui viennent en Corse. Cette peinture baroque est à la mode depuis peu de temps, depuis, disons, cinquante ans, et le Louvre, lui-même a de grandes faiblesses dans ce domaine. Autant nous sommes très riches pour l'école bolonaise, mais pour les autres régions d'Italie, nous sommes pauvres. Et depuis cinquante ans, le Louvre a tenté de combler quelques-unes des lacunes de cette peinture en achetant justement des tableaux baroques italiens. Nous avons reçu quelques tableaux d'un collectionneur italien, M. Lemme, qui correspondent tout à fait au goût Fesch. Il y a donc une comparaison qui peut se faire entre Fesch, la réhabilitation du musée, la mise en valeur de tableaux baroques et le Louvre, qui a rouvert ses salles consacrées à cette peinture il y a maintenant un peu plus d'un an, c'était le 19 mai 1999. Ces salles ont justement montré que nos collections avaient des faiblesses mais qu'elles s'étaient aussi considérablement accrues par ces dons et par ces achats. Il y a quelques artistes qui nous manquent encore et d'autres qui sont arrivés. Ils font un peu écho aux collections Fesch. Mais il y a des tableaux de la collection Fesch qui seraient très bien au Louvre.
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