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Article paru dans "Corsica", juin 2000
Jean-Marc Olivesi
« Rendre le musée accessible à tous,
sans le démythifier »

- Quel est le rayonnement du musée Fesch au plan international ?
La collection est connue, mais un rayonnement, ça s'entretient. Il y a une actualité, des modes dans la recherche en histoire de l'art, il faut être dans le coup. C'est pourquoi j'ai accueilli cet été mon ancien maître, Amault Brejon de Lavergnée, conservateur général des musées de Lille, qui monte l'exposition "Settecento" à Lille et à Lyon, dont le catalogue fera référence pour la peinture du XVlIle. Sept oeuvres du musée Fesch y figureront. Il faIlait que la collection soit représentée. Un tableau prêté permet d'avoir une notice du meilleur spécialiste de la question. Par exemple, l'analyse de Sir Denis Mahon sur notre tableau de Poussin requalifie la date d'exécution en 1626- 1627 alors que jusqu'à présent on pensait plutôt à 1631. D'où l'importance d'être dans de grandes expositions. Nos expositions sont aussi l'occasion de créer des liens. Par exemple, nous allons organiser un cycle de conférences sur Rome autour de l'exposition «Rêve de pierre». La directrice du palais Barberini, la directrice de la villa Borghese, le directeur de la villa Médicis et Olivier Jehasse interviendront. Le public ajaccien aura une information de haut niveau et nous ferons visiter le musée, les réserves à nos invités. Nous leur demanderons leur avis sur des attributions et ainsi la vie scientifique se poursuit.


- Quel enseignement tirez-vous de ces dix ans?
Le travail qu'a fait Marie-Dominique Roche, le suivi de chantier, le suivi de restauration, est titanesque. Quant à moi, j'ai accordé beaucoup d'importance à l'organisation en anivant ici. Quelles sont les tonctions du musée, comment y répondre, comment s'organiser? D'où la structuration du fonctionnement du musée qui est loin d'être terminée. Il faut que ce soit à la fois un lieu de production d'expositions et de médiation avec les publics. Au niveau scientifique, il a fallu réorganiser, informatiser la documentation dans le cadre de la charte culturelle. Maintenant que tout cela est fait, je vais revenir en amont à ce qu'avait fait Marie Dominique Roche, c'est-à-dire à un travail sur la conservation des collections, à un rangement plus rationnel de nos réserves et puis à la fin des campagnes de restauration. Car aucun grand historien de l'art n'accepte d'attribuer un tableau qui n'est ni nettoyé ni restauré. Il faut donc que je fasse des repérages dans les réserves, que les tableaux soient en état pour qu'ensuite les spécialistes travaillent.


- On a souvent dit que les Ajacciens ne fréquentaient pas le musée. Quelle est aujourd'hui sa place dans 10 ville ?
La peinture baroque est à la mode, mais il est vrai que cette mode ne touche pas toute la société. C'est à nous de donner des clés et des moyens d'accès à une peinture qui n'est pas facile. En même temps, elle est le patrimoine des Corses. La Corse a été baroque pendant deux siècles et il y a même une culture baroque qui perdure en plein XIXe siècle: le campanile de Calenzana, la façade de Saint-Jean-Baptiste. Donc c'est une tradition qui est vraiment dans notre culture. C'est pourquoi les expositions sont toutes liées aux collections, même si le public s'en rend plus ou moins compte. L'exposition Jean-Paul Marcheschi, c'était par rapport à Dante; Di Rosa, c'était par rapport aux fresques du Quattrocento; "Stanze", c'était des artistes qui travaillaient sur le patrimoine italien. Nous avons exposé Vellutini : il faut se rappeler que dans nos réserves nous avons un beau fonds Corbellini, Frassati. Vellutini est l'un des derniers grands représentants de l'école de peinture ajaccienne, il avait donc tout à fait sa place au musée Fesch. Chaque exposition du musée doit apporter quelque chose à la collection. Il ne s'agit pas comme certains le croient de savoir si les oeuvres sont dignes de voisiner avec Botticelli, mais si les oeuvres disent quelque chose par rapport à la collection. Un musée, ce sont des murs, mais c'est avant tout une collection, un ensemble d'oeuvres d'art assemblées avec une alchimie particulière et le cycle des expositions doit s'insérer dans cet univers, quitte à être provocateur, à mettre des idées en question.


- Est-ce que ce n'est pas ajouter encore à la difficulté que d'organiser des expositions d'art contemporain considérées comme hermétiques, voire rejetées par le public ?
Contrairement à ce qu'on dit, je trouve les Corses et les Ajacciens en particulier très tolérants. L'exposition Marcheschi a très bien marché. Je ne sais pas si une exposition d'art ancien peut avoir l'emprise qu'a eue celle de Marcheschi. Ici, les gens nous suivent sur des pistes difficiles. Si les Ajacciens ne voient pas d'art de leur époque au musée Fesch, où en verront-ils? Ils peuvent en voir ailleurs, mais pour qu'il yait cette continuité, ce "genius lochi" de la collection, nous devons faire le lien avec l'art d'aujourd'hui. Il faut que les Ajacciens puissent se rendre compte qu'un peintre du XVIIe a des techniques, un environnement, une mentalité liés à son époque, mais qu'il y a de grands enjeux de l'art qui sont de tous les temps. C'est ce qu'on a tenté dans «Life/Forms» en mettant la perspective d'Andrea Pozzo et le couloir de Robert Morris. Nous ne disons pas: il faut que vous compreniez tous les points de vue, toutes les analyses. Nous présentons de multiples portes, il yen aura bien une par laquelle entrer. Notre travail est de créer des ponts, des réseaux. C'est ça aussi le service public du musée: il y a des actions qui sont faites pour le plus grand nombre, mais pour le lycéen, celui qui suit un cours de théâtre, qui veut étudier les arts plastiques, être architecte, avoir un musée où on voit autant de choses différentes, c'est important.


- Vous avez décidé de prolonger l'exposition Pier Luigi Pizzi jusqu'au 20 septembre. Quelle exposition lui succédera ?
«Rêve de pierre» à la rentrée. Peeters et Schuiten se sont inspirés des gravures de Piranèse pour leur bande dessinée «La Tour». Piranèse est un des plus grands graveurs du XVIIIe siècle italien, qui retrouve l'archéologie grecque et romaine, ce qui est un axe très important pour comprendre la culture visuelle de l'Italie de l'époque. Faire cette exposition à l'automne est une façon de faire venir des collégiens, des lycéens qui seraient peut-être rebutés si on leur disait : vous allez voir la plus grande collection de peinture italienne de France après le Louvre. Là, on leur dit: vous allez voir une exposition de planches de bande dessinée et de gravures. Pour autant, je ne sais pas s'il faut démythitier le musée. Je ne suis pas comme ces Japonais qui présentent des oeuvres exceptionnelles dans des galeries de supermarché. Notre rôle de service public dans une démocratie, c'est de faire que le musée soit un lieu ouvert à tous. Le travail des professionnels est de faire que tout le monde puisse accéder à toutes les oeuvres. Mais je ne crois pas qu'il faille faire du musée un lieu comme un autre. C'est un palais, de 5000 m2, avec des oeuvres de très grande valeur, donc il faut l'ouvrir au maximum, mais qu'il demeure un lieu exceptionnel.


Propos recueillis par Patrice Antona

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